Eloge funèbre de l’Abbé Lecanu (auteur de « l’histoire de Satan ») par la Société Académique du Cotentin (1884)

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Eloge rédigée en 1884 par la Société Académique de Cotentin, l’Abbé Lecanu était en effet une personnalité de la Manche (historien, auteur, théologien, occultiste). Ce texte permet d’en savoir un peu plus sur l’auteur du fameux ouvrage « L’histoire de Satan – Sa chute, son culte, ses manifestations, ses œuvres, la guerre qu’il a fait à Dieu et aux hommes« .


M. L’ABBÉ LECANU

SA VIE ET SES OEUVRES.


M. l’abbé Lecanu, chanoine titulaire, membre de la Société académique du Cotentin, est mort le 9 février dernier. Le clergé de Coutances a perdu en lui un prêtre vertueux et éclairé, la religion et la morale un défenseur intrépide, la science historique un chercheur infatigable et un écrivain ingénieux.

La carrière apostolique de M. Lecanu a été longue et remplie : né le 21 frimaire, an XII de la République, il entrait dans la vie à une époque troublée et incertaine encore, lorsque « ce siècle avait deux ans », selon l’expression du poète. On réagissait alors contre l’irréligion des dernières années du siècle, et une école, dont Chàteaubriant était le chef, essayait de relever le Catholicisme de sa ruine momentanée et de ramener à la religion par la poésie. Ce fut dans celte atmosphère de résurrection religieuse, de protestation contre un passé récent, que grandit M. l’abbé Lecanu ; et la nécessité où l’on était alors de prendre parti, d’être pour quelqu’un ou quelque chose, de s’attacher passionnément à une idée, pour en assurer le triomphe, influa sans doute sur son caractère et contribua à lui donner celte solidité et cette fermeté qui frappaient en lui et qui tranchaient avec la banalité et l’effacement contemporains. Il fit ses études au collège de Coutances, alors florissant comme aujourd’hui, et d’où sont sortis souvent de savants et d’excellents prêtres. En 1823, il entra au grand séminaire, dirigé par M. Manger, et il reçut le sacerdoce, en 1826, des mains de Mgr Dupont-Poursat, dont il a uni le souvenir, dans un passage attendri de son histoire des Evêques, à celui de M. l’abbé Manger. A partir de son ordination, il exerça le ministère sacerdotal sous des formes et dans des conditions diverses, tantôt précepteur dans une famille noble ou professeur dans l’enseignement public,’ tantôt aumônier de lycée ou chapelain d’une communauté religieuse, tantôt curé dans une petite commune rurale ou vicaire d’une grande paroisse de Paris. C’est ainsi que nous le trouvons successivement à Carantilly, à Bolleville, à Caen (au lycée et à l’Ecole normale), à Clichy-la-Garenne, à Saint-Germain l’Auxerrois. On serait tenté de voir, dans la diversité des fonctions qu’il a remplies, l’indice d’une certaine mobilité d’esprit;; et, faisant son caractère à l’image de sa vie, de lui prêter une nature changeante et inconstante. Il semble pourtant, si l’on » y regarde de près, que cette mobilité apparente s’explique par les goûts et les aspirations de M. Lecanu et que la multiplicité des fonctions n’exclut pas l’unité de la vie. M. Lecanu, dès les premières années de son ministère, s’occupait d’études historiques, » et composait, en 1.831, son histoire des Evêques de Coutances. Est-il étonnant que, sans cesse interrompu dans ses travaux par les soucis du labeur quotidien, il ait dès lors songé à conquérir une indépendance plus grande, indépendance peut-être peu conciliable avec les devoirs du ministère sacré, mais si favorable aux éludes sérieuses. Ainsi s’expliquent ces courses, presque aussi nombreuses que celles d’Ulysse, ces excursions dans les divers domaines de l’activité ecclésiastique, ces échappées dans l’Université, ces passages soudains du service religieux des prisons à celui des couvents, de la Salpêtrière aux Ursulines de Mortain, autant d’élans vers la liberté qui fuyait toujours. Du reste les travaux de M. Lecanu témoignent d’une ardente curiosité et d’un goût très vif pour l’observation ; or, si les hommes des siècles passés offrent une ample matière à l’observation psychologique, combien, ne sont pas plus intéressants à observer les hommes qui vivent et agissent près de nous ? Quel spectacle fécond pour l’œil du philosophe, du prêtre surtout, que celui de la vie humaine dans sa complexité ? C’est ainsi que M. Lecanu étudiait et observait, c’est ainsi qu’au contact des hommes et des choses il acquérait l’expérience, qui n’est pas le désenchantement, et aiguisait son esprit. Une autre préoccupation l’attirait aussi vers les grands centres intellectuels, il voulait obtenir et il obtint en effet ses grades théologiques; celui de bachelier, le 26 avril 1856, celui de licencié, le 7 juin de la même année, et celui de docteur, le 4 décembre 1859. Enfin, M. Lecanu revint à Coutances, où le rappelait Mgr Bravard, rapportant des diocèses de Bayeux et de Paris, où il avait passé plus de 20 ans, le témoignage de l’estime de plusieurs évêques et archevêques, parmi lesquels Mgr Affre et Mgr Darboy.

Pour ceux qui n’ont connu M. Lecanu que dans les dernières années de sa vie, c’est dans ses écrits qu’il faut chercher ses idées et son talent. Une chose frappe, à la lecture de ses ouvrages, c’est la subordination constante des faits au développement d’une thèse qui lui est chère, à la démonstration de l’influence bienfaisante de la religion chrétienne. M. Lecanu, dans son histoire du-Diocèse et dans celle des Evêques de Coutances,. n’est pas un froid chroniqueur, un enregistreur de faits, c’est un avocat épris de la cause qu’il défend et passionnément dévoué aux intérêts de sa cliente, l’Eglise catholique : sa foi éclate à chaque page de ses livres, foi profonde et illimitée, qui se nourrit des légendes et des anecdotes pieuses autant que des vérités fondamentales de la religion, au point que l’on pourrait taxer cette foi d’excessive, dans son universalité, s’il était possible d’être excessif dans la foi. M. Lecanu, dont l’histoire avait pour centre le moyen âge, était servi à souhait, dans son goût, pour le surnaturel, par les récits merveilleux qui fourmillent à cette époque. Aussi ne se fait-il pas faute d’offrir à ses lecteurs une foison de légendes pieuses sur la vie ou la mort des saints, sur l’installation des prélats ou sur la fondation des monastères, et son imagination semble se plaire dans le domaine du possible plus encore que dans celui du réel. S’agit-il de choisir entre deux récits, dont l’un est conforme à la vraisemblance, et dont l’autre confine au merveilleux et à l’impossible, c’est toujours pour le merveilleux qu’il se décide. La puissance divine apparaît d’autant plus grande que les moyens dont elle se sert sont plus petits et c’est la puissance divine que M. Lecanu veut mettre en relief. Par exemple, lorsqu’il raconte l’érection de Saint Lo à l’épiscopat, il insiste sur l’âge de douze ans que les chroniques du temps attribuent au nouvel évêque, et que la critique de nos jours a contesté. « Ce fut un évêque âgé de douze ans, écrit-il, qui succéda à Saint Possesseur sur le siège de Coutances, événement unique et mémorable, dont le diocèse doit précieusement conserver le souvenir, et défendre la réalité. La critique s’est appliquée, dans les derniers temps, à le rendre ridicule, parce qu’il est invraisemblable, et à le reléguer parmi les fables, en supposant des erreurs de copistes qui auraient pris XXII pour XII. Mais la date est en écriture cursive et non en chiffres. Si le vrai n’est pas toujours vraisemblable, il faut s’en prendre à Dieu, qui agit comme il veut ; or, ici, c’est Dieu même qui agit. » — L’action de Dieu, toujours et partout, voilà ce qu’il importe à M. Lecanu d’établir. Que d’autres lui fassent un reproche de sa promptitude à croire, et de son acceptation irréfléchie de miracles peu authentiques; n’est-il pas permis, dans un temps de prose et de critique à outrance, comme le nôtre, de passer, en considération de leur poésie, sur l’invraisemblance de quelques récits? Après tout, est ce un plus grand mal d’être tenté de voir Dieu partout, que de ne le voir nulle part? M. Lecanu est-il le seul de nos jours, qui ait été séduit et attiré par la naïveté charmante de ces âges heureux, où des milliers de légendes n’avaient pas un incrédule, où chaque saint avait pour mission de guérir une souffrance ou de consoler une douleur, où l’humanité, forte de ses croyances, s’acheminait souriante du berceau à la tombe ?

M. Lecanu n’était donc pas seulement un croyant sincère, il avait la ferveur et l’enthousiasme des chrétiens des premiers temps. Il n’était pas moins intraitable sur les questions de morale. Ce n’est pas lui qu’on eût pu accuser de complaisance pour les faiblesses et de transaction avec les plaisirs mondains. Pour lui, la morale et la foi ne varient ni avec les degrés du pôle ni avec les phases successives de la civilisation. Aussi, malgré la justice qu’il rend aux littérateurs contemporains, ne confond-t-il jamais le talent avec la tendance, la forme avec le fond. Avec la perspicacité d’un moraliste pénétrant, il déchire le voile du style, il lit derrière les lignes comme au fond des cœurs et il découvre les épines sous les roses. M. Octave Feuillet, un de nos compatriotes et un des représentants du roman, ne trouve pas grâce devant lui. « Octave Feuillet, dit-il, est le littérateur le plus à la mode de notre temps, et il justifie le goût du public parla finesse de ses pensées et la beauté de son style, mais quel mentor dangereux et perfide ! C’est le sourire aux lèvres qu’il vous tend la main, vous séduit et vous égare. Si vous en doutez, lisez Sibylle ou plutôt ne la lisez pas. » Ici encore on peut n’être pas du même avis que M. Lecanu, on peut juger qu’il est un peu sévère pour un écrivain, à qui, si tant est qu’il l’ait égarée, sa génération pardonnera beaucoup, parce qu’il l’a beaucoup intéressée et beaucoup charmée. Mais, au point de vue exclusif du moraliste, ne doit-on pas admirer cette conscience inflexible, que la contagion des concessions n’a pas atteinte, et qui ne sait pas capituler ?

Après avoir étudié, dans M. Lecanu, le prêtre et le moraliste, il reste à étudier en lui l’historien du diocèse, celui que la Société des Antiquaires de Normandie admit dans son sein dès 1840, et qui, depuis la fondation de la Société Académique du Cotentin, en était, malgré son grand âge, un des membres les plus assidus et les plus actifs. Les qualités de l’historien sont de deux sortes, selon que l’on considère le fond ou la forme de son histoire. Ce sont, pour le fond, la sûreté de l’information et l’impartialité, pour la forme, la lucidité et l’intérêt. M. Lecanu n’a pas réuni au même degré, ces différents mérites. La critique lui reproche justement de ne pas pousser assez avant ses investigations, de ne pas contrôler assez sévèrement les documents qu’il a en main, de substituer trop souvent ce qui a dû être à ce qui a été réellement et de faire de l’histoire comme Corneille faisait des tragédies, « selon le vraisemblable et le nécessaire. » Ce n’est pas ainsi qu’ont entendu l’histoire les écrivains qui de nos jours ont créé et pratiqué les premiers la véritable méthode historique. Mais si l’histoire de M. Lecanu présente ces défauts, sensibles surtout aux initiés et aux gens du métier, pour le profane, qui lit pour s’instruire ou pour s’amuser, et sans arrière-pensée de critique à exercer, elle est pleine de faits nouveaux et inédits, elle est intéressante. Il est du moins une qualité qu’on ne peut lui refuser, c’est l’impartialité, c’est, du moins, le désir d’être impartial. Cependant dans les conflits fréquents entre l’Eglise et le pouvoir civil, que d’écueils n’étaient pas à éviter? M. Lecanu, qui, d’ordinaire, n’est pas tendre pour les puissances de ce monde, qu’il soupçonnerait volontiers d’être inféodées à Satan, sait à l’occasion leur rendre pleine justice. Ainsi, lorsqu’il apprécie le Concordat, il exalte le rôle de Napoléon Ier. « Cette immixtion perpétuelle de l’Etat dans les affaires de l’Eglise, dit-il, peut sembler étrange, abusive même à des églises qui sont placées dans des conditions différentes. Mais, ici, elle était de justice et de nécessité ; de justice, car, si l’Etat accorde des subventions en place des propriétés enlevées, encore faut-il que ceux qui les acceptent ne soient pas ses adversaires. Et telle est la raison de la clause de personnes acceptées par le Gouvernement, gubernio acceptas, que Pie VII laissa insérer dans le Concordat. » C’est ainsi qu’il s’exprime sur le contrat qui régit encore les rapports de l’Eglise et de l’Etat. M. Lecanu ne sait pas moins, lorsqu’il le faut, flétrir les ordres religieux, dont la règle s’est relâchée, comme celui des moines du Mont-Saint-Michel, au moyen âge. Enfin, qu’il juge les prélats des siècles lointains ou ceux qui furent ses contemporains et ses supérieurs, M. Lecanu ne saurait être suspect de partialité ou de servilité. Dans le temple qu’il a élevé dans son cœur à ce qu’il croit être la vérité et la justice, il n’y a de place pour aucune idole.

Le style de M. Lecanu n’est pas inférieur au fond ; il est ferme et élégant. L’auteur donne la vie à ses tableaux et égaie, par une pointe d’humour, les nomenclatures dont l’étendue pouvait causer l’ennui. Il semble que cet humour s’exerce plus spécialement encore sur ses contemporains et ses compatriotes. Quelle fine raillerie, par exemple, dans cette courte biographie de Paul Delasalle, né à La Haye-du-Puits, en 1812, mort en 1845: « Paul Delasalle, religieux à sa façon, positiviste, rêveur, socialiste, poète et prosateur, fils d’un receveur des finances, citoyen déclassé, écrivain élégant, à l’imagination mélancolique et vagabonde, ne sut ni se fixer, ni choisir un sujet d’utiles méditations. Il se peignit lui-même dans le poème de Gringoire. Gringoire, c’est lui;, ses principaux opuscules ont été réunis sous le titre d’une Voix perdue. C’est, en effet, le titre qui leur convenait. »

Tel a été M. Lecanu, autant qu’on peut, dans une courte notice, donner de lui une image fidèle. Sa vie et ses ouvrages sont d’un homme droit et indépendant, et respirent une foi ardente et un profond amour de la vertu. Sa mort a répondu à sa vie et à ses ouvrages ; elle a été celle d’un sage, mieux encore celle d’un saint. Par sa mort aussi bien que par sa vie, il a donné à ceux qui en ont été les témoins, à ses confrères qu’il a précédés et aux laïques qui l’ont connu, un exemple à méditer et à suivre.

A. GOULET.

FIN.

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