HISTOIRE DE SATAN (Abbé Lecanu, 1861) – Introduction 1 (jusqu’à « Les possessions » inclus)

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L’histoire de Satan – Sa chute, son culte, ses manifestations, ses œuvres, la guerre qu’il a fait à Dieu et aux hommes (1861)

Magie – Possessions – Illuminisme – Magnétisme – Esprits frappeurs – Spirites- Etc. – Etc.

Démonologie artistique et littéraire, association démoniaque, imprégnation satanique ou le sacrement du Diable.


INTRODUCTION


En fait de croyances, il faut revenir à celles du XV° siècle : nous posons cet aphorisme dès l’abord, afin que ceux qui ne s’y sentiraient pas disposés, ne perdent pas leur temps à nous lire.
Et peut-être quelques lecteurs auraient-ils la faiblesse de se laisser convaincre aux preuves qui résulteront de nos récits, ce qu’ils pourraient envisager d’avance comme un malheur.


Les choses humaines sont régies par deux puissances surhumaines : le verbe divin et Satan.
Le Verbe divin, puissance créatrice, lumière incréée, qui illumine tout homme venant en ce monde; principe du bien, du beau et du vrai.
Satan, prince du mal, des ténèbres et de la destruction.
Il ne faut pas les mettre sur la même ligne, car le Verbe est Dieu, et Satan n’est qu’un ange; mais l’homme ayant donné la préférence à Satan, l’influence de celui-ci serait devenue prédominante, si le Verbe ne s’était fait homme, pour relever la nature humaine de sa dégradation.
En naissant parmi les hommes, IL choisit le nom de Jésus, et ce nom exprime son œuvre en ce monde : Jésus veut dire Sauveur.
La Mère qu’il s’était prédestinée, qu’il avait prévenue de ses dons, ornée d’une sainteté exceptionnelle, sut répondre à cet honneur insigne par sa fidélité, un concours spontané, et devint une troisième puissance, d’un ordre également à part : puissance de médiation entre le ciel et la terre, d’intercession auprès de Jésus, de protection contre Satan.
Nous avons exposé le second terme de cette trilogie dans l’Histoire de la Vierge-Mère ; nous donnons aujourd’hui le troisième dans l’Histoire de Satan.
Satan est l’ange révolté contre Dieu, et pour nous ce mot n’est pas un nom propre, il désigne toute la milice infernale.
La tradition de la déchéance de l’ange est la plus universelle et la plus ancienne qui ait jamais eu cours parmi les hommes ; si ancienne, qu’on la trouve au berceau du monde, et si universelle, qu’il n’est aucun point de l’espace ni du temps où il soit possible de signaler son absence.
La déchéance de l’ange est un des dogmes les plus en évidence : toute religion et toute philosophie gravite à l’entour.
Si on excepte la philosophie panthéiste, qui en est la négation. Mais nier un phénomène, n’est pas l’ex pliquer , et nier l’histoire, n’est pas la supprimer.
Que le panthéiste, dans le but d’effacer la notion du mal moral, affirme que le mal physique n’existe pas lui-même; que la volupté et la douleur sont deux sensations similaires, pareilles, indifférentes dans le même individu, qui est Dieu; l’assassin et l’assassiné, le voleur et le volé, un seul et même être divin sous deux modifications parallèles; le vice et la vertu, un seul et même terme, légèrement modifié pour exprimer une même chose regardée de droite ou de gauche, mais de soi excellente , puisqu’elle est divine; que je suis dieu et qu’il est dieu aussi, le même dieu que moi; que s’il me soufflette ou si je le soufflette, ce sera une action de dieu envers dieu, il rira le premier d’une doctrine si étrange.
Cela se dit, cela s’écrit, cela s’imprime ; mais cela ne se pense pas, et ne saurait se réduire en pratique. Il est beaucoup de péchés que le panthéiste le plus entêté, celui qui nie le péché, ne verra jamais de sang-froid.
L’introduction du mal physique et du mal moral dans l’univers par l’intermédiaire de l’ange déchu, est un corollaire aussi universel et aussi ancien que le souvenir de la déchéance même et qui en a été déduit; ou plutôt ce sont deux croyances parallèles et simultanées.
Celle-ci est le fond des mythologies grecque et romaine, égyptienne, hindoue et persane, de celles des régions glacées du Nord, des zones brulantes de l’Afrique, des iles océaniennes et des steppes sauvages de l’Amérique; le fond de toute religion, puisque toute religion, dès l’origine du monde et depuis, se compose d’expiations, de prières et de sacrifices; proclamant ainsi que les maux physiques ne sont pas de nécessité, puisque l’homme peut les conjurer par un secours surnaturel, et que le mal moral est un accessoire étranger, puisqu’il peut s’en préserver ou s’en purifier.
Mais l’ange déchu est-il simplement un être de raison ? La raison éclairée au flambeau de la philosophie peut-elle le considérer comme une réalité ? Elle le peut.
Et d’abord en sa qualité d’ange : si nous étudions l’existence à ses divers degrés, depuis l’être matériel et brut jusqu’à l’homme, dans lequel l’intelligence s’unit à la matière organisée, nous comprendrons aisément que la chaine, pour être complète jusqu’à Dieu, a besoin de quelques anneaux de plus. Pourquoi l’inter valle ne serait-il pas comblé par des hiérarchies de pures intelligences, dont la moindre serait voisine de l’homme et la plus élevée voisine de Dieu ; sauf la distance incommensurable du fini à l’infini, mais avec le rapprochement de la créature au créateur, du serviteur au maitre?
Si cet aperçu ne forme pas une démonstration à priori, du moins il satisfait la raison ; l’ensemble des phénomènes du monde créé vient le démontrer à posteriori, et la foi le complète en ajoutant que les hiérarchies célestes se classent par trois fois trois degrés.
L’existence des natures angéliques une fois admise, l’introduction accidentelle du mal physique et du mal moral s’explique aisément. En effet, l’individualité, c’est-à-dire la séparation d’un être d’avec tout ce qui n’est pas lui, séparation qui constitue le moi, implique la liberté dans l’être pensant et voulant ; or la liberté est la faculté de choisir entre des actes dissemblables ou opposés. Mais il suffit d’un seul mauvais choix, pour que le désordre soit introduit ; le désordre, s’il a été spontanément choisi, s’appelle le péché; le péché rend la punition nécessaire; si la punition est suivie de révolte, au lieu d’être accompagnée de pénitence, le péché et le désordre se perpétuent. Voilà ce que la raison peut apercevoir et comprendre.
Or la foi et les traditions du genre humain nous enseignent que l’ange, après avoir été créé de la sorte dans la plénitude de la liberté, choisit spontanément le désordre, s’endurcit dans le mal, se révolta, et fut banni du séjour divin : non tous les anges, mais une partie.
Ceux qui sortirent victorieux de cette première épreuve de leur liberté, furent confirmés dans le bien, et jouissent avec Dieu d’un bonheur d’autant plus doux qu’il est leur conquête, l’ayant acquis au prix d’un danger.
Ceux, au contraire, qui s’étaient faits les ennemis de Dieu, influencèrent l’homme dans le sens de leur perversité et de leur révolte. L’homme se laissa séduire, et consentit, dans le vain espoir de se grandir, à un essai qui altéra les conditions de sa nature, et l’asservit aux lois de la mort et du péché.
Le récit de cet événement est évidemment tronqué dans la Genèse, ou caché sous le voile de l’allégorie; mais trois points en ressortent avec une clarté parfaite: 1° l’homme accomplit un acte de foi envers Satan et accepta sa tutelle; 2° un acte de renoncement et de dés obéissance formelle à son créateur; 3° il se trouva transformé, ou physiquement ou moralement, soit par l’effet de l’acte qu’il venait d’accomplir, soit par une punition divine, en un état qu’il ne connaissait pas auparavant, et qui provoqua pour premier mouvement sa surprise et sa honte.
L’excitation à la révolte partit de celui-là même qui le premier était sorti de l’ordre ; cette conséquence est dans la logique des faits. Il n’y a aucune raison de nier les rapports qui peuvent exister entre les purs esprits et les esprits incarnés. Si l’homme exerce une action sur les différents règnes qui lui sont inférieurs dans cet univers visible, pourquoi serait-il soustrait à l’influence des êtres que leur nature élève au-dessus de la sienne ?
En introduisant au sein de la création terrestre le mal individualisé dans sa personne, Satan prit pied dans l’humanité ; et quand nous disons Satan, qu’on ne l’oublie pas, ce terme désigne la classe entière des esprits rebelles aussi bien que le chef de leur rébellion. En effet, l’Écriture insinue que cette multitude d’anges déchus se partage en catégories sous le gouvernement d’un seul chef : et tel est le règne du mal, en toutes choses opposés au règne du bien.
L’intervention perpétuelle de Satan dans les événements généraux et particuliers de ce monde, imprime la marche ou la déviation à presque toutes les choses humaines.
Chacun s’aperçoit que l’histoire est à refaire depuis le premier chapitre : c’est que les historiens ont toujours trop négligé cet élément important.
Satan est une puissance ostensible et fugace, vantarde et railleuse, redoutable et sans consistance, cruelle et insaisissable. Satan se déguise, pour séduire ; promet, pour tromper; se dissimule, pour égarer; s’arme de fureur, pour torturer sa proie.
Avec le perfide, il y a toujours un côté pour l’affirmation, un côté pour la négation, et il fait son profit de l’une comme de l’autre.
Dans l’ordre de la Providence, Satan est le feu dont se sert le souverain Maitre pour éprouver, purifier, consumer, détruire, renouveler, produire l’agitation au moyen de laquelle il mène lui-même le monde à ses destinées. Élément terrible dont la nature est de détruire, mais dont une main habile sait modérer, diriger, utiliser la puissance.
C’est ainsi, sous ce rapport et dans cette limite, que l’Évangile appelle Satan le prince de ce monde. Mais ce prince ennemi, dans l’exercice même de sa haine, est encore le serviteur de Dieu ; il ne peut se soustraire à une telle condition.
Par rapport à l’homme, Satan est toujours le tentateur qui lui dit: Mange de ce fruit, tu seras heureux et tu ne mourras pas.
Ne pouvant suivre l’astucieux serpent dans toutes ses voies, multiples, sinueuses et cachées, nous le signalerons au moins, lorsqu’il se découvrira. Nous montrerons sa présence, toutes les fois que nous apercevrons son action immédiate et directe, et il faudra bien que ceux qui s’obstinent à le nier, le voient à pleins yeux.
Tel est le cadre restreint dans lequel nous circonscrivons ce travail, et nous entrons de plain-pied dans notre sujet.

§1er Les possessions

Il est de mode de supprimer Satan dans l’histoire des possessions, en les rangeant dans la classe des maladies mentales, des affections spasmodiques et des jongleries. Ce n’est pas que les exemples de jonglerie ne soient nombreux, et que les possessions ne se rattachent par beaucoup de points aux maladies naturelles ; mais dans les possessions véritables il se révèle un grand nombre de phénomènes que la nature ni l’artifice ne sauraient produire, qu’il ne sert à rien de dissimuler, puisque ce n’est pas les supprimer, et dont il faut, par conséquent, tenir compte.

Déjà, dès le onzième siècle, Psellus se plaignait que les médecins négligeaient beaucoup trop le côté extra naturel, pour tout rapporter à un naturalisme impossible. Il dénonçait avec courage ce matérialisme insensé et funeste.

Tel n’avait pas été cependant l’enseignement des anciens : Aëtius, Alexandre de Tralle, Celius-Aurelius, Gallien, Aristote, avaient averti leurs successeurs qu’il se trouve souvent dans les maladies connues alors sous le nom de sacrées, telles que l’éphialte, l’épilepsie, l’hystérie, l’hypocondrie, les affections spasmodiques, particulièrement celles qui sont périodiques, et en général les maladies mentales, un caractère divin qu’il faut soigneusement observer, parce qu’il n’est pas au pouvoir du médecin d’y apporter remède. Ils avaient même indiqué des moyens curatifs purement moraux ou religieux, pour ceux des malades qu’ils appelaient lunatiques, nympholeptiques et touchés des dieux, parce que, n’ayant aucune idée de l’action satanique, et ne pouvant s’empêcher d’y reconnaitre une puissance extra-naturelle, ils la croyaient divine.

Leurs successeurs ont cru mieux faire de supprimer cette puissance, parce qu’en effet ils arrêtent quelque fois ses manifestations en guérissant la maladie qui lui servait de moyen, de bases d’opérations, pour ainsi dire ; car Satan, comme nous allons le voir, en l’absence d’un ordre formel de Dieu, a besoin, pour agir, d’une prédisposition physique dans le sujet qu’il veut tourmenter. Mais, en matérialisant la médecine, les médecins, au lieu de nier ce qui est au-delà de la nature matérielle, auraient mieux fait de prévenir qu’ils ne s’en occupaient pas.

Des théologiens catholiques ont accepté ce faux système par amour de la paix ; mais, en concédant aux ennemis du merveilleux surnaturel que les possessions du démon pourraient bien être des maladies purement naturelles, ils sont allés trop loin, puisqu’ils ont posé le pied sur l’Évangile.de Christian Gruner[1], un des premiers, a essayé de ramener à un naturalisme pur les possessions dont il est fait mention dans l’Évangile’. Grotius, Jahn, Semler, Rosenmuller, Wegscheider et beaucoup d’autres écrivains, allemands principalement, ont suivi ses traces. A les en croire, le Sauveur et ses disciples, pour mieux se faire comprendre, auraient parlé le langage de tout le monde à l’occasion des prétendus démons, comme Josué, lorsqu’il commanda au soleil de s’arrêter ; ils ajoutent que l’Écriture employant plus d’une fois le nom d’esprits, lorsqu’il s’agit de maladies ordinaires et même des talents et des passions des hommes[2], elle a bien pu employer celui de démons, lorsqu’il s’agit de maladies extraordinaires.

Mais il y a contre ce système deux objections capitales : la première se tire du VIIe  chapitre de l’évangile de saint Matthieu, relatif aux porcs des Géraséniens, qui allèrent se précipiter en foule dans la mer, lorsque le Seigneur eut permis aux démons de les posséder; la seconde, de l’usage perpétuel de l’Église, qui a toujours employé des formules impératives à l’adresse du démon, dans les cas de possession, et non des formules déprécatives à l’adresse de Dieu, et mieux encore des exorcismes pour chasser les démons des lieux et des maisons infestés par les esprits; ici, il ne saurait y avoir suspicion de maladie.

Sans doute, avant d’autoriser les conjurations et les exorcismes, l’Église recommande à ses ministres d’user d’un grand discernement et de prendre les plus grandes précautions, pour n’être pas trompés par des manœuvres artificieuses, par de vaines apparences, et ne pas confondre des maladies naturelles avec des vexations extra-naturelles; mais cette recommandation même comporte un enseignement quasi-doctrinal; car, si tout était toujours naturalisme, illusion ou mensonge, il n’y aurait pas de précautions à prendre, il faudrait s’abstenir.

Oui, la chorée est une maladie purement naturelle, parfois épidémique, et l’art du médecin peut la guérir. Mais lorsqu’elle est accompagnée de la pénétration claire et subite de la pensée d’autrui, de la vue à distance et au-delà des obstacles, d’une notion précise d’événements auxquels le malade est de tout point étranger, de l’intelligence de langues qu’il n’a jamais apprises, tout cela est-il pareillement naturel et maladif ?

Oui, le pica est une maladie naturelle, et, dans cette dépravation du goût, le malade s’ingère dans l’estomac une multitude de substances qui ne sont point alimentaires, telles que des pierres, des tessons, des fragments de verre, du crin, de la cire, des insectes; mais lorsqu’il en rend par la bouche de plus grandes quantités que ses intestins ne sembleraient pouvoir en contenir, qu’il est démontré qu’il n’a pu se les procurer nulle part, et ainsi ne les a point ingérés lui-même, lorsqu’à ce phénomène se joint le blasphème, la haine furieuse de Dieu dans un homme ordinairement religieux, l’intelligence des langues ou de la pensée d’autrui, est-ce encore naturel ?

Tomber rudement et tout d’une pièce comme une colonne, du plafond comme un lustre qui s’en détache, sans se causer aucune douleur et sans que la chute laisse aucune trace, dira-t-on que cela est naturel, surtout si ces accidents se compliquent de la faculté de seconde vue ou du don des langues ?

Sans doute il fut un temps où l’on accordait trop à Satan : on croyait voir partout son œuvre directe, dans les tempêtes, les épidémies, les maladies inconnues, les événements néfastes, les accidents imprévus. Maintenant on le bannit de partout ; mais la vérité est entre les deux extrêmes, et c’est lui qui balance ainsi la raison humaine, comme le pendule de l’horloge, en deçà et au-delà du vrai, sans lui per mettre de se reposer jamais.

Il fut cependant toujours aussi des hommes plus réfléchis et plus sincères qui, s’affranchissant de tout esprit de secte et de système, cherchèrent la vérité pour elle seule, et la signalèrent en passant, lorsqu’ils l’aperçurent sans pouvoir la saisir. Parmi les célébrités médicales des dix-septième et dix-huitième siècles, parmi les écrivains qui traitèrent de la pathologie mentale, plusieurs n’hésitèrent nullement à admettre l’intervention directe de Satan, c’est-à-dire la possession démoniaque, dans certaines affections qui défient l’art et la science, qui échappent à toute analyse, et s’inclinèrent devant des faits irrécusables. C’est le savant Fernel, c’est Ambroise Paré, le père de la chirurgie moderne ; le protestant Jean Wier, dont la réputation comme écrivain et comme médecin fut si grande en Allemagne ; Félix Plater, dont les doctes ouvrages devancèrent leur époque; Sennert , Thomas Willis; et leurs noms sont encore salués avec tout le respect dû aux plus grandes autorités.

La possession du démon est quelquefois une épreuve imposée de Dieu à ses saints, quelquefois le châtiment d’un grand crime, et alors on ne peut assigner ni ses moyens ni l’organe dans lequel elle a son siège principal. Quelquefois elle provient du fait même de l’homme, qui la veut pour lui-même, qui la cherche, qui se l’inocule ou qui l’inocule à son voisin ; nous parlerons tout à l’heure de celle-ci.

Le plus souvent, depuis les temps évangéliques, c’est une maladie qui lui sert de véhicule, et qui la communique de proche en proche, soit épidémique ment ou par contagion, et son siège est le même que celui de la maladie. Dans un temps de contagion, elle surgit d’un empoisonnement, d’un ébranlement violent de l’imagination, comme du contact avec les possédés.

Ceci parait incroyable ; c’est vrai cependant : nous le montrerons.

D’où il suit que Satan surajoute son action à un état maladif, et que la possession suit le cours et les périodes de la maladie. On pourrait prétendre que c’est la possession qui cause la maladie, nous croyons que le plus ordinairement la maladie précède la pos session, et que celle-ci n’est qu’une aggravation. Celui de tous les auteurs modernes qui a le plus savamment traité cette question, au point de vue médical, historique et religieux, Görres, dans sa Mystique diabolique, n’hésite pas à affirmer que « la maladie satanique qui constitue la possession, a sa racine dans les organes du corps humain, et qu’à ce titre, comme toutes les maladies corporelles, elle a aussi ses causes, ses prédispositions, son cours, ses périodes, ses symptômes intermittents ou continus, et son terme par la mort ou la guérison ‘. » Il en conclut qu’elle peut être traitée par le médecin concurremment avec les ministres de l’Église, et que leur double action, loin de s’exclure, se fortifie, puisqu’elle correspond à la double nature de l’homme et à la double nature de la maladie. Et c’est bien ainsi que l’Église l’entend en effet : loin d’exclure le médecin, elle l’appelle ; c’est lui qui, le plus souvent, par inscience ou incroyance, exclut l’Église, au grand préjudice de ses malades.

Mais il est un troisième élément de guérison dont il faut pareillement tenir grand compte : c’est la volonté ferme et bien arrêtée du malade d’être guéri, et sa résistance à l’œuvre de Satan. Quelquefois le pauvre malade se tord dans des convulsions épouvantables, qu’il n’est pas en son pouvoir de dominer, et dont il n’a pas toujours conscience ; mais quelquefois aussi c’est une âme faible et sans énergie, quelquefois une âme orgueilleuse, qui est bien aise d’être possédée,

qui attend Satan, qui l’appelle, qui va au-devant des crises ou des exorcismes, pour démontrer à tout le monde la réalité de la possession ; et pour peu que l’exorciste ait de son côté quelque orgueil du métier qu’il fait ou quelque pensée de démonstration, alors Satan, se trouvant dans un domicile disposé pour lui, s’y plait, y reste et se moque de l’un et de l’autre. Comment fuirait-il devant des ennemis qui l’appellent et lui disent, l’un : viens donc montrer que je suis possédé ; l’autre : viens donc montrer le pouvoir que j’ai sur toi ? Nous verrons tout cela dans les possessions dont nous aurons à parler. Nous verrons aussi des âmes d’une autre trempe s’arrêter d’elles-mêmes dans la voie, dire à Satan : je ne veux plus de toi ; d’autres encore se guérir par la distraction et en bannissant le souvenir de la maladie. Nous verrons des possédés chercher la possession, en se rendant spontanément dans les lieux et les réunions où elle se gagne, demeurer possédés lorsqu’ils s’entêtent de l’être, se guérir d’eux-mêmes lorsque la police a dispersé leurs réunions, et qu’ils sont obligés de vaquer à d’autres affaires. Nous verrons des possédés guéris par les seules prières de l’Église ; mais il faut pour cela que les exorcistes soient humbles, qu’ils remplissent avec simplicité de cour un ministère ecclésiastique, et non qu’ils donnent des spectacles, ou qu’ils fassent des dé monstrations. Il faut qu’ils commandent à Satan, et non pas qu’ils conversent avec lui, dit l’inquisiteur Sprenger, et il a raison.

Il n’est pas même toujours sur de faire le métier d’exorciste : si celui-ci a quelques fautes à se reprocher, Satan les divulgue par la bouche du possédé ; s’il a quelque ridicule, ou s’il parle mal la langue qu’il emploie, Satan le couvre de confusion ; les exemples en sont nombreux, mais trop minimes pour être cités. Quelquefois l’exorciste se trouve cruellement maltraité par le démoniaque ; le livre des Actes nous en offre un exemple, et ce n’est pas le seul connu. Quelquefois l’exorciste devient lui-même possédé ; l’histoire de Loudun nous en fournira de terribles traits La possession se communique aussi par contagion, avons-nous dit : soit involontairement, par le fait de celui qui la gagne en s’approchant imprudemment du possédé ; soit volontairement, par le fait du magicien ou du possédé, qui la communique à celui qu’il re garde avec intention, qu’il touche ou auquel il fait toucher un charme. Tout ceci paraitra encore incroyable, impossible ! Malheureusement à rien ne sert de nier ; il faut se résigner, ce sont des faits. Satan communique sa nature et ses tortures par le contact et les charmes, comme le Seigneur communique sa substance et ses grâces par l’Eucharistie et les autres sacrements. Les sacrements sataniques, si on pouvait ainsi parler, sont la contrepartie des sacrements divins.

Le charme est un objet touché à dessein ou consacré par le magicien et imprégné de la vertu satanique, auquel Satan est lié, volontairement ou involontaire ment, nous ne savons, soit pour un temps déterminé, soit pour toujours.

Le savant qui connaitrait tous les procédés et moyens, et qui les emploierait sans être lui-même imprégné de la vertu satanique, ne serait pas un magicien et n’obtiendrait aucun résultat.

L’imprégnation satanique se communique, à divers degrés et pour des résultats divers, par l’imposition des mains, le contact, l’insufflation, l’onction, comme les sacrements divins par celui qui a reçu le caractère de ministre de Dieu.

Il ne suffit donc pas plus de savoir pour être magicien, que pour être prêtre ou évêque ; et chacune des œuvres de la magie a ses charmes et ses formules spéciales.

Lorsque l’objet démoniquement consacré n’est destiné qu’à produire des effets merveilleux par le pouvoir de Satan, il est dit simplement enchanté ; lors qu’il est destiné à produire la maladie, la frénésie, la possession du démon, il s’appelle charme; lors qu’il est destiné à causer la mort, il s’appelle charge; et il y a des charges de différentes espèces et de différents noms, qui se consacrent par des procédés différents, et qui causent la mort par des voies différentes.

L’effet des objets diaboliquement consacrés est infaillible, certain ; mais il y a trois moyens de s’en délivrer : les prières de l’Église, la destruction quand on les trouve, l’intervention d’un magicien plus puissant, c’est-à-dire plus imprégné, qui les lève, c’est le terme du métier. Mais alors, dans un cas comme dans les autres, l’effet retombe sur celui qui avait consacré l’objet.

Tout ceci est extravagant, incroyable ! Nous vous l’avions dit. N’en croyez rien. En attendant, nous le montrerons par des faits, à mesure que l’occasion s’en présentera.

Quelle est l’origine de cette imprégnation satanique ? qui l’a reçue le premier et communiquée ensuite ? peut-on encore la recevoir directement de Satan ? Nous ne savons. Peut-être ! Nous voyons couler le fleuve, mais nous ne connaissons pas les canaux sou terrains qui aboutissent à la source.

Et qu’on ne croît pas que Satan, en communiquant ainsi sa vertu à celui qui s’est fait son serviteur ou à l’objet qui lui est consacré, rende jamais un service. Non : il se communique pour faire le mal et jamais le bien. Les plus impuissants de tous les charmes, ce sont les préservatifs. Le plus puissant de tous les magiciens ne saurait se préserver lui-même ou se guérir. Il ne saurait tirer pour lui ou pour ses amis le moindre bénéfice de sa puissance : se guérir, nous le répétons, gagner sa cause, se mettre en sureté, découvrir un trésor, s’enrichir d’une obole, vivre un jour de plus, sauver une brebis de son troupeau. Puissant pour le mal, il ne saurait faire le bien. Mais comment Dieu a-t-il donc livré le monde à de si redoutables ennemis ? Ils ne sont redoutables que dans une certaine mesure : ils ne feront jamais de grandes choses. Ils ne ruineront jamais une ville, une armée, une province, un empire. Il leur a livré le monde, qui est son ouvrage, comme aux fourbes, aux voleurs, aux assassins, dans une limite restreinte, et en plaçant le remède à côté du mal, puisque l’Église peut préserver et guérir.

[…]


[1] Gruner, Comment. de dæmon, a Christo percuratis

[2] Num. v, 14.-u Reg. XXII, 23.-Luc. III, 11.- Act. XVI, 16.

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